98. Multitudes 98. Printemps 2025
A chaud 98.

Faire l’Europe Fédérale, avec l’Ukraine (contre le DOGE d’hier et d’aujourd’hui)

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Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a été une douche froide pour tous ceux qui luttent pour la liberté et l’égalité dans le monde. Le projet qu’il représente et qu’il est en train de mettre effectivement en place est la destruction active de toute démocratie comme forme de vie. Le début de sa présidence a été à la hauteur du cauchemar qui s’annonçait. La puanteur de ses discours empeste déjà l’atmosphère, notamment en Europe et contre l’Europe : aux attaques routinières de Trump lui-même et aux déstabilisations opérées par Musk se rajoutent maintenant les violentes interventions du secrétaire de la défense Hegseth au sommet de l’Otan et du vice-président Vance au sommet de Munich directement contre les démocraties européennes alors qu’ils flattent Poutine et ne parlent pas de la Chine.

Ce n’est pas la planète mars qui constitue la nouvelle frontière d’expansion de l’administration néo impériale américaine, ce sont les démocraties en général et l’Union européenne en particulier. Ce n’est pas l’expansion territoriale non plus qui en est l’axe, mais l’explicitation du pouvoir politique des entreprises monopolistes américaines : au-delà de l’État américain qu’elles démolissent et au-dessus des États souverains dont elles visent à dépasser toutes les régulations – surtout celles qui sont en gestation – tout en s’appuyant sur une puissance nord-américaine qu’ils essaient de mettre littéralement dans leur escarcelle, c’est-à-dire dans leurs portefeuilles. Nous ne savons pas si l’acronyme de la machinerie anti-services publics de Trump, le DOGE (Département de l’efficacité gouvernementale) de Musk, est inspiré par le Doge vénitien, mais il nous renvoie bien à un nouveau type de Chef. En 1938, Franklin Delano Roosevelt disait qu’une « démocratie n’est pas sûre si le peuple tolère la croissance du pouvoir privé au point qu’il devienne plus fort que l’État démocratique lui-même, C’est là, dans son essence, le fascisme (…) ». Or, l’objectif du nouveau Duce n’est pas seulement de prendre le contrôle de l’État américain, comme dans des rêves inversés de la gauche, mais d’en détruire la dimension publique et les éléments de commun. Il y a une rationalité terrible dans le choix de mettre un incompétent flanqué d’un suiveur de Douguine (Jack Posobiec) au ministère de la défense, une sorte d’agent russe comme secrétaire du Renseignement (Tulsi Gabbard) ou un NoVax au ministère de la santé (Kennedy) et ainsi de suite. Bien sûr, cette fois-ci, Trump veut pouvoir compter sur une bureaucratie loyale. Mais c’est bien pire : la politique sera finalement un agencement algorithmique contrôlé de manière monopoliste par un très faible nombre d’entreprises à la puissance de feu financière plus importante que bien des États.

Quand Musk a décidé de s’acheter Twitter, on pensait justement à ses objectifs politiques. Le fait qu’il ait réalisé un achat en dehors de son cœur de business (les voitures électriques et les réseaux satellitaire) faisait tout de même penser à quelque chose de secondaire et limité. En fait, c’est un nouveau capitalisme – il y a ceux qui disent que c’est déjà quelque chose au-delà – qui essaye de se mettre en place : les Big Techs n’engendrent pas d’innovation, mais elles achètent systématiquement des positions dominantes alors qu’au contraire l’application de la législation en matière de concurrence a été fondamentale dans le déclenchement et la diffusion des technologies, comme lors de l’octroi forcé de licences pour des milliers de brevets de Bell Labs en 1956, événement qui a marqué le début de l’ère informatique.

Aujourd’hui, le niveau d’accumulation que ces entreprises ont atteint aussi bien que les services essentiels qu’elles offrent partout dans le monde, en font des acteurs politico-économiques qui débordent le cadre du libéralisme (et du néolibéralisme) : pour eux, il ne s’agit plus de compter sur une politique extérieur américaine qui protège son hégémonie dans la libre circulation des marchandises et des investissements, mais qu’elle se soucie à la fois de protéger leurs monopoles (éviter les régulations) et l’accumulation primitive de ressources pour établir les prix de manière monopoliste. L’extractivisme n’était pas néolibéral, mais propre à des pays autoritaires comme la Russie et la Chine. Aujourd’hui il devient un des axes de la politique trumpiste.

Voilà que la convergence idéologique de la nouvelle droite américaine avec le poutinisme se retrouve également sur un terrain matériel qui inclut aussi la Chine. Les rapports incestueux entre le pouvoir et les entreprises qui caractérisent la Russie, la Chine et bien des pays du monde deviennent ainsi la référence aux États-Unis aussi. C’est un capitalisme étatique ou d’État qui émerge. Bien sûr, le rôle de l’État est aussi central que paradoxal : un devenir-État des grandes entreprises et un devenir-grande entreprise de l’État. Oligarchie et autocratie vont ensemble. Les gesticulations antichinoises peuvent continuer à tromper le public rendu idiot du MAGA, mais à Taiwan on se pose déjà des questions sur les intentions américaines.

Ce modèle a une cible diffuse et fait face à deux obstacles : la cible diffuse c’est tout le monde depuis le Canada jusqu’à l’Amérique latine et l’Afrique. Le premier obstacle est l’État américain lui-même et c’est pour cela que le DOGE en est un dispositif central ; le deuxième est l’Europe en tant que modèle alternatif : un capitalisme concurrentiel régulé avec un système d’État-Providence qui maintient de forts éléments d’universalité et se renouvelle démocratiquement.

Le trumpisme n’est pas (encore) socialement majoritaire aux États-Unis. Une bonne partie des luttes des années à venir aura lieu en Amérique. Le Sud Global devra se mordre les doigts de l’appui funeste qu’il a octroyé à l’agression russe au nom d’un anti-américanisme masochiste. Reste l’Europe. D’ores et déjà le grand conflit y a déjà lieu : autant dans les combats qui ensanglantent les steppes ukrainiennes que dans les urnes des élections en chaque pays. L’Europe n’est pas seulement un modèle alternatif en termes d’État-Providence elle est aussi capable de gagner des défis industriels (l’aéronautique civile, les machines-outils avancées, l’énergie, la bifurcation écologique et bien d’autres). L’Europe est dotée aussi de normes qui sont des outils efficaces pour l’innovation, l’identité numérique et les instruments de certification. Cela concerne également les principes directeurs européens sur la numérisation, basés sur l’interopérabilité, l’accessibilité et de la valeur entre les principaux acteurs.

Quand Trump essaie de négocier directement avec Poutine, il trahit l’Ukraine et humilie l’Europe. Ce n’est pas simplement une humiliation: il la remet à sa place, celle d’une vassale obligée de s’adapter au nouveau modèle.

Face à cela, l’Europe a des tâches urgentes mais relativement claires : elle doit continuer à aider l’Ukraine et pour cela il faut qu’elle l’intègre le plus rapidement possible à l’Union bien encore plus qu’à l’Otan. Car accélérer l’entrée de l’Ukraine dans l’Union Européenne la place sous une protection directe de l’Europe sans interférence américaine via la planche pourrie qu’est en train de devenir l’Otan selon Trump et Musk et cela sans compter le fait que l’armée ukrainienne est devenue la plus grande d’Europe. Il faut que les biens russes soient saisis dans leur intégralité (environ 300 milliards de dollars) et utilisés pour la reconstruction de l’Ukraine. Ensuite, il est évident que l’Europe doit garantir elle-même sa propre sécurité et cesser de compter sur la « protection » américaine à partir du moment où celle-ci devient payante et en plus soumise à des restrictions léonines comme l’achat de matériel américain bridable par les États-Unis (no go). Cela implique, d’une part, de passer à un système décisionnel non plus basé sur la règle du consensus, mais sur celle d’une majorité qualifiée ; d’autre part, il s’agit d’abandonner définitivement l’orthodoxie monétaire et refaire ce qu’a été fait pendant la pandémie de la COVID : créer la monnaie nécessaire au projet européen. Ceci implique aussi les investissements dans la lutte pour l’adaptation au changement climatique : c’est la seule manière pour requalifier les déficits actuels par rapports aux générations futures.

L’Europe doit enfin créer la monnaie de l’innovation, de l’écologie et de la démocratie : cette dernière implique aussi son réarmement accéléré. L’organisation de sa défense aussi bien que l’adaptation au changement climatique doivent être les deux moteurs d’une mobilisation sans laquelle la création monétaire s’essoufflerait. Les lignes de convergence sont celle d’une gauche qui devra accepter les dépenses pour la défense et d’un centre-droit qui devra accepter une autre dynamique de la dette que celle des comptables myopes et désormais dangereux. Le nouvel esprit de Munich (se coucher devant Poutine) prend de plus en plus la forme de l’orthodoxie budgétaire et de défense de la nouvelle ligne Maginot des critères de Maastricht. Les moteurs de la convergence doivent être l’innovation y compris militaire ainsi qu’un plan pour attirer en Europe les chercheurs expulsés des États-Unis par la gestion Musk et renverser ainsi le brain drain sur lequel ont fonctionné les programmes de recherche aussi bien universitaires que privés depuis la seconde guerre mondiale, mais aussi une ambition écologique qui va être systématiquement humiliée et brimée outre-Atlantique.

Il faut dénoncer la persécution en cours du wokisme (de toutes les minorités, des nouvelles nationalités immigrées très représentées parmi les sans-papiers, des vieilles minorités noires aux minorités de genre) ; opposer à l’ignoble sermon WASP pour la liberté d’expression du racisme et du fascisme, un droit d’asile européen pour toutes les oppositions persécutées aussi bien en Russie, aux Etats-Unis que dans les BRICS totalitaires.

Si l’Europe est l’obstacle que le technofascisme veut éliminer dès maintenant, la faiblesse des gouvernements européens est l’obstacle que l’Europe doit dépasser.

Pour cela, il faut bien comprendre les ressorts de la faiblesse de l’Union Européenne.

Tout cela est aussi difficile qu’urgent. L’horizon doit être celui d’un front non plus seulement populaire, mais démocratique et cela implique de changer radicalement les priorités de la gauche, notamment en France.